L’insécurité linguistique à l’école : un sujet d’étude et un champ d’intervention pour les sociolinguistes

Wim Remysen

« De façon générale, l’insécurité linguistique correspond à un sentiment de dépréciation et d’incertitude que certains locuteurs éprouvent à l’endroit de leurs propres pratiques langagières, notamment parce que celles-ci sont considérées comme en porte-à-faux avec la norme. » (Remysen, 2018, p. 27-p.28)

Dans cet article, Wim Remysen analyse les causes et les conséquences de l’insécurité linguistique dans une réflexion sociolinguistique et propose des pistes pour la pratique enseignante pour lutter contre ce phénomène omniprésent dans les écoles francophones, particulièrement au Québec.

Selon Michel Francard, le poids du dominant essentialise ce qui constitue les normes à partir des critères d’ordre social et géographique. Cette tendance se retrouve aussi dans la francophonie : le français « de France » se retrouve, par cette tradition normative, considéré comme ce que Michel Francard nomme du « français pur » (p. 28). Une stigmatisation des variétés sociales et géographiques à grande échelle de la francophonie en découle.

Toutefois, l’auteur dresse le constat d’une opposition de sentiments associés aux variétés dominantes et non-dominantes. En effet, les variétés dominantes, qui vont être généralement liées à la réussite professionnelle, vont dégager des sentiments négatifs (prétentieux, hautains…) au détriment de leur prestige apparent. Tandis que les variétés non-dominantes aspirent à des sentiments positifs (convivialité, chaleur humaine…) pour des raisons socioaffectives, compensant ainsi leur prestige latent.

Parmi les nombreuses conséquences de l’insécurité linguistique, on retrouve les traces laissées de l’hypercorrection. Terme employé par les sociolinguistiques, l’hypercorrection se caractérise par une correction de langue excessive dans une volonté de conformité à la norme (tel que la prononciation du [p] dans sculpteur). Remysen identifie également l’auto-jugement d’un locuteur quant à sa manière de parler par rapport à un autre locuteur qu’il estime plus légitime. Dans des situations plus extrêmes, l’auteur observe des situations de « dénégation de soi » (p. 34). Cette dernière s’explique par un refoulement de son identité linguistique native. La dangerosité de ce phénomène renforce la déconsidération de la variété d’une langue.

En outre, Remysen examine dans les écrits de Labov, l’importance que joue « l’auto-évaluation que les locuteurs font de leur prononciation » (p. 36) dans l’insécurité linguistique. À ce sujet, il constate que la dépréciation de sa propre langue est plus présente chez les femmes et chez les locuteurs de la classe moyenne. Toutefois, l’étude de Nicole Gueunier, Émile Genévrier et Abdelhamid Khomsi, publiée en 1978, fait état d’une auto-évaluation positive de la prononciation des Tourangeaux (habitants de Tours en France). Ces derniers considèrent leur élocution parfaitement aux normes. Ce qui ressort de cette étude dépeint une sécurité linguistique qui contraste avec ce qui se dégage souvent des études linguistiques.

Parmi les causes qui alimentent l’insécurité linguistique, Remysen souligne, dans les travaux de Meunier et de son équipe, la diglossie constatée auprès des locuteurs de Lille, Limoges et Saint-Denis (sur l’Île de la Réunion) et « la conviction de ne pas bien parler et par la dévalorisation de l’accent local » (p. 38). Dans un contexte sociolinguistique, la diglossie caractérise les communautés où cohabitent deux langues, dont l’une considérée comme langue publique (par exemple du travail), et l’autre comme langue privée (par exemple dans un contexte communautaire ou familial.

Pour comprendre et freiner l’insécurité linguistique à l’école, il faut tenir compte des exigences linguistiques rigides présentes dans des formations générales (secondaires ou universitaires), de la représentation de la langue chez le locuteur liée à la perception de sa maîtrise, ou encore de l’attente de ce qui incarne la norme linguistique chez des enseignants.

L’école crée un espace d’insécurité linguistique en raison de ce que Francard nomme « la pression idéologique » (2018, p. 41). Cette pression, dans un contexte linguistique, nous amène à adhérer à un ensemble d’idées et de croyances sur la langue qui ne suscite pas de réflexion mais qui légitimise des standards car « les choses sont comme ça » comme l’exprime Remysen (p. 42). Comme le rappelle Lafontaine que l’auteur cite, l’école tient deux rôles à propos de l’utilisation de la langue (son usage) mais de réflexion de la langue à travers l’enseignement (discours métalinguistique).

L’auteur propose des pistes de réflexion pour l’enseignement en contexte d’insécurité linguistique : valoriser les connaissances linguistiques de l’élève, promouvoir la variation linguistique, éviter de s’appuyer sur un modèle de la langue défini comme standard, repenser la notion d’erreur, découvrir le fonctionnement des structures et des règles de la langue, reconsidérer la représentation qu’incarne le dictionnaire et introduire des éléments de l’histoire pour mieux comprendre certaines pratiques et variétés de la langue.

 

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